dimanche 14 juin 2015

3. Elwynn

Bien que l'on soit encore en été, la rosée perdure et, si je n'avais chaussé mes bottines, j'aurais les pieds trempés par l'herbe des rues du Quartier des Mages. C'est un coin un peu à l'écart de la ville, que les gens ne traversent en général que pour aller à la Tour aux portails permanents.
Mais pour tous ses habitants, c'est avant tout un havre de paix, bercé d'une lumière particulière. La mer toute proche en contrebas et les parois rocheuses à l'ouest protège ce doux quartier du tumulte. Même les artisans y travaillent en silence ou presque et ajoutent à l'ambiance feutrée... L'Auberge y est chaleureuse et bien plus calme que celle du centre. Bref, c'est mon quartier et je l'aime.
Mais ce matin, je le quitte, et pour un bon moment. Les cloches de la cathédrale ont sonné, il est sept heures et il est temps que je rejoigne les Nouveaux Héros: tous ceux qui, comme moi, vont partir à l'aventure.

Deux fois par an, en mars et en septembre, les jeunes de l'Alliance qui choisissent de rejoindre les rangs doivent rejoindre leur Zone de Départ. Avant cela, ils ont eu tout l'hiver ou tout l'été pour passer les épreuves préparatoires et s'inscrire auprès d'un maitre de classe...
Comme je l'ai déjà dit, moi, je trainais à la boutique familiale. J'y cotoyais donc les classes ornées de tissus. J'étais particulièrement impressionné par les prêtres qui possédaient ce double talent de soigneur et de combattant. A eux seuls, à les entendre, ils pouvaient maintenir en vie tout un petit groupe lors des escarmouches en instance. Et certains en prenant leur forme d'ombre devenaient de redoutables lanceurs de sort capable de rivaliser avec les plus grands champions.
Combien de fois avais-je assister au cours de cet été aux entrainements des recrues du printemps qui revenaient en ville s'équiper : mes yeux clignaient encore des projections de traits d'ombre et de brûlures de flammes sacrées.

Tout fier de savoir tailler et tisser en un temps record des sacs, des robes et tout un attirail de pièces de tissu, je m'étais, à mon tour, dirigé vers la Cathédrale où le recrutement des prètres avait lieu.
Mais, j'avais à peine franchi le seuil et murmurer ma prière à la Lumière qu'un homme tout en armure me posa un doigt ganté de métal sur la poitrine.
"Mais voilà un futur paladin, si je ne me trompe... Tu vas rejoindre la Lumière, petit ?"
Je n'avais pas le temps de le contredire qu'un nain parut derrière lui et s'esclaffa en roulant les R : "Arrrthurrr mon cherrr, je crrrois que vous n'avez pas encorrre décuvé la bièrrre d'hierrr soirrr... C'était pourrrtant qu'une blonde bien clairrre... Pas de quoi de saouler, parrr la barrrbe de Manni !
Il me parrrait bien grrringalet, ce drrrôle de gaillarrrd... S'il mange un peu,  il ferrra un bon moine, tout au plus..."
Estomaqué et un peu vexé, je répondis aussi sec que "oui, je voulais devenir paladin et faire briller la Justice de la Lumière". Un long silence suivit cette tirade qui m'était venu sans que je sache ni d'où, ni comment j'avais pu inventer un truc pareil...
Quoi qu'il en soit, ça avait fait mouche car les deux compères avaient éclaté de rire et m'avaient fait entré dans la Salle de Justice en me couvrant d'amicales mais viriles accolades...
C'est ainsi, le dos meurtri par leurs "marques de franche camaraderie" que je m'étais retrouvé devant Borgus Main-d'Acier, le maitre des nouveaux paladins.
Bien sûr, je connaissais ces étranges personnages, souvent affables et généreux, droits et fiers, mais armés jusqu'aux dents et capables de lancer d'étranges sorts ou plutôt pouvoirs. Mais ils restaient un mystère pour moi et jamais je n'aurais pensé à  rejoindre leur classe.
En fait, je me rendais compte que je n'avais jamais vraiment été attiré par tout ce qui avait trait aux armes lourdes, aux armures en plaque et au corps à corps.
Notre puissant roi avait beau être un ancien gladiateur, un guerrier puissant, ce n'était pas le modèle que je recherchais... Quant aux chevalier de la mort, la réputation d'Arthas me les faisait tenir à distance. Petit, je changeais même de trottoir si l'un d'entre eux venait à me croiser en montant à la Tour prendre un portail pour Dalaran...
Paladin, paladin... le seul dont je me rappelais les exploits était Uther le Porte-Lumière...
Mais là, je sus... Je serai moi aussi Main de la Justice, je serai paladin.

C'était il y a trois mois à peine, et pourtant ça me paraissait déjà une éternité. J'en avais appris, me semblait-il, plus que pendant toute ma scolarité, je connaissais la puissance des jugements, des mots de gloire et des boucliers divins... et j'avais hâte d'acquérir ces sorts.

Tout à ces souvenirs, j'ai traversé la ville sans vraiment y prendre gare. Ce matin, j'ai embrassé mes parents sans beaucoup d'effusion. Il faut dire qu'il était tôt et que j'étais un peu au ralenti... Et puis, ça fait des jours qu'on en parle, de ce grand jour. Je pense que mon père aurait vraiment voulu m'accompagner mais l'afflux de livraisons ces derniers jours a rempli la boutique. Si bien qu'il doivent tous les deux remiser tout ce stock pour satisfaire les commandes que cette rentrée de recrues, entre autres, ne va pas manquer d'engendrer. Tous les six mois en effet, l'Abbaye de Comté du Nord achète force tenues, ceintures, sacs, tapis et autres que tous les artisans préparent avec honneur pour équiper l'Alliance. Quant aux Héros, ils n'hésitent pas à changer leur tenue pour affronter la saison à venir. Le travail ne manque pas.
Je pense à tout ça en traversant la Vallée des Héros à l'entrée de la ville. Je finis de traverser le pont et m'apprête à passer les portes. Au delà, j'aperçois dans la petite clairière qui marque l'orée de la forêt d'Elwynn des groupes qui se forment déjà...

Ce sont mes futurs compagnons qui se rassemblent. Certains parient même sur les duels qui ne manquent pas de se produire à cet endroit, car ils sont proscrits en ville. Rassurez-vous, tout ça n'est pas sérieux : ce sont des duels pour rire, pour montrer qu'on a rejoint une classe, mais en fait, personne ne maitrise encore aucun sort...

Je reconnais quelques visages, des amis d'enfance, des élèves croisés à l'école et même une ou deux jolies filles qui venaient se former à la cathédrale, moniale ou prêtresse, je ne le sais pas vraiment.
Pas de paladin autour de moi, pas encore... Cette classe a peu recruté cette saison, nous étions à peine trois en cours cet été. Trois garçons. Et mes deux camarades sont surtout tentés par un rôle de combattant, attirés par les possibilités de combat rapproché et de sorts à distance propres à cette classe. Moi, j'ai fanfaronné pour intégrer le groupe mais, au fond de moi restent encore les récits des prêtres. Et je les entends toujours me certifier qu'ils soignent des cohortes sans effort. Ils me paraissent grandioses. J'ai donc décidé, tout naturellement, de devenir Paladin Soigneur, dès que ça sera possible; au détriment peut-être d'une bonne protection ou d'une capacité d'attaque suffisante. On verra bien... ça va venir vite, maintenant...

Soudain, la troupe se met en branle... la joyeuse bande un peu indisciplinée du départ se rassemble sans précipitation et chacun se retrouve dans son groupe très rapidement. Je me rapproche ainsi de Michael et de Vernicent, les autres recrues paladins qui ont fini par arriver.

Tous les maitres sont là, sur des montures emblématiques. Je suis admiratif devant le destrier d'Arthur. Il y aussi des tapis volants, des chevaux trapus, des griffons aux couleurs d'Hurlevent, une véritable panoplie de ce qui fait la réputation de chaque classe. Les maitres ne pavoisent pas, ils sont aux aguets, ils nous encadrent en silence.
Je n'ai pourtant pas l'impression qu'une menace rode. Je connais cette route qui mène à Comté-de-L'or, je l'ai emprunté maintes fois avec mes parents pour aller chercher de la laine et du tissu auprès des fermes du coin. Et ça m'a toujours paru tranquille et fréquenté, sans risque.
Mais là, dans le jour qui pointe, entouré de toute cette troupe, l'instant et le lieu deviennent solennels.
Nous obliquons vers le Nord, sans passer par le village.
A un moment, il y a même une rumeur qui monte: les Chasseurs auraient vu des Défias embusqués ! Mais je n'y crois guère, les maitres n'ont pas bougé et les rangs ne se sont pas brisés. S'il y a eu quelque chose, ça doit plutôt être un lapin ! Ou même un résident de la Maison de la Dame aux Chats... car on la croise sur notre droite... Ah, ces chasseurs... toujours prêts à inventer une histoire pour tirer une flèche ! Je crois que je me tiendrai à distance quand ils recevront leur premier arc...
Bientôt, une masse assombrit la forêt devant nous: ce sont les murs d'enceinte de l'Abbaye de Comté du Nord.

Je passe la porte en chicane en me rappelant du mot de Marisor, ma marraine. Elle devait venir me voir avant que je commence mon aventure. Je pense à elle et me dit que ce qui se passe en Draenor ne doit pas être facile. je comprends très bien qu'elle n'ait pas eu le temps de faire un saut...
A ce propos, je me rappelle aussi qu'un coffre m'attend à l'Abbaye, de sa part... Je m'approche donc d'une boite aux lettre, y récupère une enveloppe à mon nom, comme prévu... Au moins, le courrier fonctionne. Je fais vite car l'appel va commencer.
Dans l'enveloppe, un mini-coffre, presque un jouet. En fait, il est magique, il suffit de présenter son pouce sur le couvercle pour qu'il se déploie à sa taille réelle. Une nouvelle pression et il s'ouvre, délivrant son contenu. Je ne suis pas le seul à avoir reçu ce courrier de démarrage. Et c'est rapidement un véritable capharnaüm qui s'étale devant l'abbaye. Nos maitres paraissent un peu excédés mais ils savent que les règles ont changé et que cette pratique est même encouragée par le Roi : il préfère que les recrues soient au mieux pour débuter leur aventure.

Moi, je ne sais pas trop à quoi m'attendre. J'ai entendu toutes sortes d'histoire sur ces coffres...
D'après certains, on reçoit des tonnes d'or, pour d'autres, ce sont des gemmes fantastiques et des parchemins aux enchantements fabuleux. Je sais que ça existe, mais je ne pense pas que Marisor va me couver avec des babioles.
Je me plonge dans le coffre et déballe délicatement son contenu.Et je saute littéralement de joie !
Moi qui pensait débuter avec mes étoffes maison, je suis gâté. Certes, je n'avais pas à rougir: j'avais ce qu'une recrue peut porter de mieux à ce stade : des bottes solides, des braies et une tunique croisées, des gants, des brassards et une ceinture tressés et même une cape qui recouvre la tête en cas de besoin... et de grands sacs à profusion.
Mais là, ça dépasse tout ce à quoi je m'attendais...
Déjà, une bourse de 100 pièces d'or (po) que je cache soigneusement dans mon sac principal. Puis je déballe tour à tour, un bouclier sans terne, une épée légère et solide à la fois, mais surtout de magnifiques pièces d'armure qui vont vite me recouvrir des pieds la tête. Et je découvre en plus que tout cet équipement a reçu un sort particulier qui le fait évoluer en même temps que moi : je serai toujours au mieux de ce que je peux être à chaque étape.
Et ce, jusqu'en outre-terre... ça me parait si loin... Marisor a dû se ruiner... Je n'en reviens pas... Elle a laissé un autre mot où elle me dit que je n'aurais qu'à la contacter en outre-terre pour qu'elle prolonge l'effet du sort jusqu'à mon arrivée en Draenor si je le désire... Je rêve... vraiment...
Sauf que je reçois un coup sur le casque qui me replonge de la réalité : notre sergent instructeur vient de me saluer avec la finesse qui -je vais vite le comprendre- le caractérise.
Mon aventure commence !


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